Décideurs : dites non à la « Prime à la casse »

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Le secteur automobile mondial se porte mal. Très mal. De mémoire de constructeur, on n'avait jamais vu cela. Les baisses de ventes enregistrées en 2008 et confirmées en janvier 2009 affolent les plus sereins d'entre eux. La tornade ne frappe toutefois pas partout avec la même intensité. Si le marché étasunien s'est véritablement effondré en 2008 (-18% par rapport à 2007), surtout sur la fin de l'année (décembre 2008 en recul de 35% par rapport à décembre 2007), le marché japonais fut mis à moins rude épreuve, accusant un recul de 5,2% sur l'année. De même, le marché européen ne s'est pas trop mal porté, avec un recul de 7,9% sur l'année. Ceci étant notamment attribuable aux résultats positifs de onze pays, dont sept nouveaux Etats-membres, la Suisse et trois « anciens » membres de l'Europe des Quinze, dont la Belgique. En effet, notre pays enregistre une croissance de son marché de 2,1% sur l'année, malgré un recul s'étant manifesté au dernier trimestre et semblant s'amplifier en janvier 2009 (en recul de 16,1% par rapport à janvier 2008) [1].

 

Face à cette situation, la FEBIAC (Fédération belge de l'industrie automobile et du cycle), s'inspirant des exemples français et allemand, demande que soit mise en place une « prime de recyclage » ou « prime à la casse » sensée tout à la fois soutenir le marché et avoir un effet positif en termes de protection de l'environnement.

 

Pour bien appréhender la demande de la FEBIAC, il s'agit tout à la fois de déterminer si la situation du marché belge est aussi catastrophique que la fédération automobile le laisse entendre et de s'interroger sur le bien-fondé du système de prime demandé.

 

Il est avant tout nécessaire de recadrer les chiffres de janvier 2009 dans le contexte général du marché automobile belge : avec 47.690 immatriculations de voitures neuves, le secteur a renoué avec les chiffres de janvier 2004 [2], après avoir connu un pic marqué à 58.128 véhicules en 2006 [3]. La situation peut-elle dès lors être considérée comme alarmante ?

En fait, tout en reconnaissant que le marché automobile belge n'est plus un marché de croissance mais bien de remplacement [4], le secteur a considéré qu'il était possible de croître, encore et toujours. Au niveau européen, les constructeurs ont investi dans des capacités de production… qui se trouvent être aujourd'hui largement excédentaires. Faut-il que l'Etat paye pour les erreurs du secteur ? Rappelons que, il y a tout juste un an, avant la crise donc, la FEBIAC commentait ainsi les ventes de janvier 2008 :

« Les beaux résultats du mois de janvier constituent déjà un signal très positif. Compte tenu des chiffres record de 2006 et 2007, ainsi que du mouvement cyclique du marché, FEBIAC s'attend cette année à des ventes automobiles légèrement inférieures à celles des deux dernières années. Selon nos prévisions, le nombre d'immatriculations de voitures neuves devrait atteindre près de 500.000 unités cette année, de sorte que 2008 figurerait dans le top 5 des années record en termes de nombre d'immatriculations de voitures neuves ». [5]

Dans les faits, 2008 a battu tous les records. Prendre prétexte d'un retour à une situation antérieure normale et de la mauvaise tenue du marché mondial pour réclamer aux gouvernements une aide d'état au secteur appelée « prime de recyclage » qui ne ferait que se substituer à ce que de nombreuses marques proposent déjà [6], est-ce bien correct?

 

Venons-en au principe de la prime. Le propriétaire d'un véhicule de plus de dix ans se voit octroyer une prime si son véhicule est déclassé et remplacé par un nouveau. Il s'agit donc bien d'un incitant à renouveler les véhicules automobiles. Le message est double. D'une part, on estime que le secteur, poids lourd de l'économie, ne peut supporter la situation présente et qu'il est du devoir de la puissance publique de corriger les errements du marché (le secteur bancaire ayant profité des largesses publiques, pourquoi l'automobile ne le pourrait-elle pas ?). D'autre part, on considère implicitement que le remplacement d'un véhicule dit ancien par un véhicule neuf (assimilé de facto à un véhicule « propre » ou « vert ») se solderait toujours par un gain environnemental.

 

En réalité, le gain environnemental escompté  pourrait ne pas être atteint. Le fondement de cette prime suppose qu'un véhicule n'est censé polluer que durant sa phase d'utilisation. Vision tronquée ! Une récente étude exhaustive du Joint Research Center de la Commission européenne [7] le prouve : les étapes de construction d'un véhicule neuf moyen et de son traitement en fin de vie génèrent de 4,8 à 5,3 tonnes de CO2, respectivement pour les véhicules essence et diesel, soit l'équivalent de 30.000 à 33.000 km pour un modèle émettant 160 g CO2/km.

 

Le remplacement d'un véhicule ancien, si celui-ci ne roule pas beaucoup, ne se solde donc pas toujours pas un gain environnemental, mais peut au contraire se traduire par une pression supplémentaire sur l'environnement, notamment en matière de renforcement des émissions de gaz à effet de serre.

 

En outre, le système suggéré ici n'entre clairement pas dans le cadre d'une politique de promotion de la mobilité durable visant à favoriser un transfert modal. Ainsi, le citoyen posant l'acte volontaire de se débarrasser de son véhicule pour opter pour la marche, le vélo et/ou le transport en commun ne se verra attribuer aucun incitant, contrairement à celui qui achètera un nouveau véhicule.

 

Une fois encore, l'environnement sert d'alibi alors que l'enjeu réel est le maintien sous perfusion d'une industrie en déclin. D'une industrie qui n'a pas su ni voulu identifier les prémices de son malaise actuel. Le parallèle est saisissant avec la situation de l'industrie lourde au cours des années 60 à 80. Faute du courage de regarder la réalité en face et de lancer les reconversions nécessaires, certains pays l'ont maintenue artificiellement en vie à coups d'aides publiques. Plus dure a été la chute…

 

Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité, Inter-Environnement Wallonie

Pierre Ozer, Département des Sciences et Gestion de l'Environnement, Université de Liège

 

Publié dans Le Soir, 11 février 2009.

Repris sur les ondes de la RTBF (Classic 21, Musiq3, etc.) dans les chroniques économiques d'Amid Faljaoui.

 

 

[1] FEBIAC, 02/02/2009. Immatriculations de véhicules neufs – Janvier 2009. http://www.febiac.be/public/pressreleases.aspx?ID=656&lang=FR

[2] FEBIAC, 02/02/2004. Immatriculations de véhicules neufs – Janvier 2004. http://www.febiac.be/public/pressreleases.aspx?ID=364&lang=FR

[3] FEBIAC, 02/02/2006. Immatriculations de véhicules neufs – Janvier 2006. http://www.febiac.be/public/pressreleases.aspx?ID=490&lang=FR

[4] FEBIAC, 19/06/2008. Rapport annuel 2007-2008. http://www.febiac.be/documents_febiac/publications/rapport_annuel_2007-2008_FR.pdf

[5] FEBIAC, 01/02/2008. Immatriculations de véhicules neufs – Janvier 2008. http://www.febiac.be/public/pressreleases.aspx?ID=597&lang=FR

[6] FEBIAC, 06/07/2007. Rapport annuel 2006-2007. http://www.febiac.be/documents_febiac/publications/Rapport_annuel__2006-2007_FR.pdf

[7] Nemry F., Leduc G., Mongelli I., Uihlein A., 2008. Environmental Improvement of Passenger Cars (IMPRO-car). JRC-European Commission. EUR 23038 EN, 216 p. http://ipts.jrc.ec.europa.eu/publications/pub.cfm?id=1564

 

 

 

Remarques complémentaires :

 

Une lectrice et, par ailleurs, collègue de l'ULg me fait remarquer la chose suivante :

« Je suis évidemment d'accord avec l'idée générale de cet article mais je voudrais quand même apporter une petite correction à vos propos. En effet, comme d'autres personnes de l'ULg, j'ai rentré la plaque d'immatriculation de ma voiture et j'ai reçu en échange un abonnement TEC libre parcours gratuit pendant 3 ans pour un membre de mon ménage au choix (http://www.infotec.be/index.aspx?PageId=633010025105678462#cambio) ».

 

Ce commentaire est extrêmement intéressant car, à y réfléchir, il démontre que la mesure de prime à la casse est totalement exagérée :

En effet, combien coûte un abonnement TEC libre parcours (soit six zones et +) annuel : 455 € prix plein ou 395 € (Lynx [<25 ans] ou Alto [60 à 65 ans]). Cela représente donc un incitant de 1365 € ou 1185 € étalé sur trois ans, respectivement pour les différentes formules d'abonnement.

Bien. Quel est le montant de la prime annoncée par M. Didier Reynders, Ministre des Finances : entre 4000 et 6000 € (voire plus) directement. Soit l'équivalent d'un abonnement sur une durée minimum de 9 ans et maximum de 15 ans (selon les variantes). Cet écart abyssal n'est pas du tout acceptable.

 

Exagérée, donc, la prime à la casse « Made in Belgium » ?

Voyons ce que les autres pays européens proposent…

France : Prime de 1000 € pour le remplacement d'un véhicule de plus de 10 ans par un nouveau véhicule qui rejette moins de 130 gCO2/km.

Italie : Prime de 1500 € pour le remplacement d'un véhicule de plus de 10 ans par un nouveau véhicule, sans limitation d'émissions de CO2. Et prime de 2000 € pour le remplacement d'un véhicule de plus de 10 ans par un nouveau véhicule qui rejette moins de 120 gCO2/km.

Allemagne : Prime de 2500 € pour le remplacement d'un véhicule de plus de 9 ans par un véhicule dit « Euro 4 », sans limitation d'émissions de CO2.

Belgique (en gestation) : Prime de 4000 à 6000 € pour le remplacement d'un véhicule de plus de 10 ans par un nouveau véhicule, sans limitation d'émissions de CO2, ou peut-être avec une limitation à 160 gCO2/km, soit bien plus que la moyenne des véhicules neufs vendus en Belgique en 2007 ??? Etonnant, non ? Car une prime d'un gouvernement, c'est quand même bien pour orienter le marché de manière vertueuse, n'est-ce pas ?

 

Finalement, notons que si l'Italie, la France et l'Allemagne veulent protéger « leurs » fabricants nationaux, il s'avère nécessaire de souligner que les usines d'assemblage des véhicules installées en Belgique exportent plus de 95% de leur production (moyenne 1998-2007). On peut donc s'interroger sur les bienfaits de cette mesure sur la relance du secteur automobile en Belgique. D'autant que les centres de décisions de ces usines sont hors Belgique et que le gouvernement n'a aucune prise là-dessus !!!

 

Bref, un joli cas de « globalisation des échanges »…



Article ajouté le 2009-02-11 , consulté 542 fois

Commentaires


Luc VANDERMOSTEN le 13/02/2009 à 00:52:27
Cher Monsieur OZER,


La grande tromperie du moment est de nous faire croire que la crise est conjoncturelle alors qu'elle est profondément structurelle.

La crise a d’abord été financière. Venant des Etats-Unis dans un contexte ou généralement nos grands dirigeants sous-estiment le coût de la guerre contre le terrorisme mondial supporté essentiellement par le budget américain. Même si certaines industries en profitent l’équilibre économique de ce pays est lourdement ébranlé. De plus le système financier international ne pourra échapper à une réforme fondamentale basée sur les réalités géopolitiques, financières et économiques clôturant définitivement le chapitre des accords de Bretton’s Wood.

Ensuite la crise économique secoue violemment le monde industriel et économique. La production baisse et le chômage se développe.
Le mécontentement social va continuer à se développer progressivement pour atteindre le moment fatal du basculement dans la violence sociale.

Bientôt la crise politique déjà bien présente va s’exacerber. Ce sera la troisième grande crise internationale, le chacun pour soi et le protectionnisme vont défaire les structures politiques actuelles qui devaient tendre à réaliser le bien commun..

C’est inévitable car il n’y a pas de solution économique dans le contexte présent. Nos dirigeants politiques, économiques et financiers s’évertuent à rétablir les structures anciennes et de relancer un système perçu comme déstabilisé par la conjoncture. On reprendrai les mêmes politiques en corrigeant quelques défaillances avérées mais sans tenir compte de facteurs structurels incontournables qui dicteront tôt ou tard nos choix faisant table rase du passé. Dans l’urgence et la déconfiture générale ils feignent ne plus voir ni entendre les autres crises plus structurelles qui dominent fondamentalement la situation.

La crise énergétique mise en veilleuse par une économie défaillante est la plus menaçante pour le futur économique de nos sociétés. Sans énergie abordable et durable, nos systèmes de production sont inexorablement condamnés dans les 30 prochaines années. La production va se déplacer vers les lieux riches en énergies renouvelables à condition qu’il y ait de l’eau en abondance.

La crise climatique va encore renforcer et accentuer la crise énergétique. Cette crise va nous forcer à renoncer aux ressources encore abondantes de certaines énergies fossiles.
Les gigantesques déplacements de population à la recherche de moyens des subsistances sinon de survie vont bouleverser les données et priorités économiques. Il faudra inexorablement s’orienter vers une économie de besoins essentiels et abandonner entre autres l’économie virtuelle faisant fonctionner des chaînes de production destinées à assouvir des besoins douteux et enrichir les magnats de la production, du marketing et de la finance.

Nous devons inviter et agir sur nos dirigeants actuels pour aborder ces crises avec réalisme et anticipation. Ils sont généralement retors à agir sur le moyen et le long terme car ils n’en auront aucun avantage ni bénéfice direct. Néanmoins, s’ils s’obstinent à contourner les causes structurelles, les révolutions successives les y contraindront ou les élimineront sans peine ni ménagement.

Agissons de façon civilisée et démocratique avant qu’il ne soit trop tard. Nous sommes contraints d’écrire une grande page d’histoire.

Merci pour votre action et bien à vous

Lucien VANDERMOSTEN

Double G le 14/02/2009 à 14:23:09
Salut,
toujours d' accord avec toi ...
mais Le message passerait mieux si tu étais plus court:
va droit au but si tu veux être lu par le plus grand nombre
(c 'est le but , je suppose)
Je t ' expliquerai volontier cela autour d' un verre:
là, on a mieux le temps!
ciao

bernard dembour le 15/02/2009 à 15:27:20
Bonjour Pierre,

J'attends de la 'crise' actuelle qu'elle permettre de
concilier les demandes nécessaires de réduction de l'empreinte écologique de nos modes de vie avec la publicité + la consommation qui nous encouragent à alourdir cette empreinte écologique!
Car nous vivons cette incohérence permanente :
"Faites un effort, réduisez vos consommations de toutes natures" et en même temps "Voyagez, achetez,
bougez, consommez'. La crise pourrait plomber un peu cette seconde attitude!

Bonne journée, à bientôt,

Bernard DEMBOUR


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